Le degré zéro de l'alerte http://www.liberation.fr/page.php?Article=268002
26.12.2004
00 h 59 en temps universel (TU)
Il est 7 h 59 à Djakarta (Indonésie) et Bangkok
(Thaïlande), 6 h 29 à New Delhi (Inde) et Colombo (Sri Lanka), 1 h 59 à Paris,
tandis que les Etats-Unis vivent encore la journée de Noël. La terre tremble
sous l'océan Indien, au large de Sumatra. Dans chacun de ces pays, des
géophysiciens veillent au séisme, le plus souvent sous la responsabilité des
services météorologiques. Mais, dans l'océan Indien, personne n'imagine une
seconde que la secousse n'est que la face visible de la catastrophe qui se
prépare. L'absence de concertation internationale n'a pas permis de donner
l'alerte. Retour sur la chronologie du drame.
8 minutes après...
Au Centre d'alerte sur les tsunamis du Pacifique (PTWC), à
Hawaï, en cet après-midi de Noël, le scientifique de permanence, Stuart
Weinstein, profite du calme pour avancer ses recherches lorsqu'une alarme
retentit. Des stations sismiques australiennes ont détecté un séisme. Le PTWC a
la responsabilité du système de prévention des tsunamis dans la région, qui regroupe
28 pays. Non loin de là, Andrew Hirshorn est tiré de la sieste par son bipeur.
Fin du repos.
11 minutes après...
Le centre hawaïen adresse un message automatique aux
autres stations du Pacifique, pour leur transmettre les premières données
connues sur le séisme.
15 minutes après...
Les ordinateurs du PTWC ont mis quinze minutes pour
déterminer le lieu et la force du tremblement de terre. Weinstein et Hirshorn
adressent un premier bulletin d'alerte aux pays membres du réseau Pacifique,
par e-mail, fax ou télex. L'Inde, le Sri Lanka et les Maldives n'en font pas
partie. Mais l'Indonésie et la Thaïlande sont en principe destinataires.
Séisme de magnitude 8 à 3,4° nord Ñ 95,7° est, au large du nord de l'île de
Sumatra. «Ce message pour information seulement. Pas d'avis de tsunami en
cours.» Le bulletin précise : «Le séisme s'est produit hors du
Pacifique, aucune menace de tsunami destructeur n'existe dans le bassin
Pacifique, selon les données historiques sur les séismes et les tsunamis.» Les
deux ondes destructrices qui se sont formées dans l'océan Indien en direction
de l'est et de l'ouest foncent déjà à la vitesse d'un avion de ligne. A cette
heure, elles ont déjà parcouru plus de cent cinquante kilomètres.
31 minutes après...
A Banda Aceh, à l'extrémité nord de Sumatra, les habitants
sont sortis inspecter les dégâts après la secousse. Tout à coup, le ciel laisse
place à un mur d'eau qui vient de la mer. Les survivants raconteront qu'il
était haut comme un immeuble de quatre étages... Au même moment, l'île indienne
de Car Nicobar, au nord-ouest de Sumatra, est balayée. La vague mesurait entre
dix et quinze mètres, a raconté un responsable de la base militaire indienne
située sur l'archipel. Sur le continent, le message transmis par la base n'est
pas capté par l'armée mais par l'aéroport de Madras qui donne l'alerte. Sans
évoquer le danger pour la côte continentale, car le message ne le mentionne
pas. Pendant ce temps, un géophysicien en poste à Madras communique ses calculs
sur le séisme à New Delhi, sans imaginer qu'un tsunami est possible. Mais, à
aucun moment, l'armée ne cherchera à le contacter, selon le Los Angeles
Times.
A Boulder, dans le Colorado, Don Blakeman a été bipé par
un ordinateur et rejoint son bureau de l'Agence américaine de géologie (USGS).
Au vu des nouvelles données reçues par satellite de centaines de stations
sismiques de la planète, le physicien requalifie la magnitude à 8,5. C'est donc
un séisme trois fois plus fort qu'annoncé. Le séisme est désormais «majeur» et
la Maison Blanche, le département d'Etat et les agences fédérales sont informés
par un système automatisé.
46 minutes après...
A Colombo, au Sri Lanka, le météorologue de permanence a
senti une légère secousse. Sur l'Internet, il apprend du site de l'USGS qu'un
séisme a frappé l'ouest de Sumatra. Le météorologue sri-lankais et son
responsable envisagent de prévenir la radio nationale, mais, dans le doute, eux
aussi ne veulent pas faire de zèle. Il n'y aura pas d'alerte au Sri Lanka. A
Bangkok, Burin Vejbanterg, le sismologue de permanence est prévenu par des
témoins de la secousse. Mais il affirme ne pas avoir été contacté par le centre
de Hawaï. «Il y a tellement de pays qui font partie du système Pacifique
qu'ils nous ont oubliés.» Hawaï le contactera plusieurs jours plus tard
pour prendre les coordonnées de son service, affirme le scientifique. A Hawaï,
l'administration américaine n'a pu confirmer à Libération quand, et par
quel moyen, elle avait tenté de joindre la Thaïlande.
1 heure et 5 minutes après...
Au vu des calculs de Boulder, Hawaï émet un deuxième
bulletin d'alerte qui confirme l'absence de «menace de tsunami destructeur
sur le bassin Pacifique». Mais, cette fois, il évoque l'océan Indien. «Il
y a une possibilité de tsunami près de l'épicentre.» Sans autres
commentaires. Faute d'instruments dans cette zone, les géophysiciens hawaiiens
ne peuvent encore savoir si des vagues se sont formées dans l'Indien.
1 heure et 21 minutes après...
Burin Vejbanterg, le permanent de la météo thaïlandaise,
affirme avoir appelé les chaînes de télévision un quart d'heure plus tôt. Elles
démentent. L'enquête officielle devra déterminer si Vejbanterg ment pour se
protéger ou si l'information a été négligée par les médias. Le sismologue, en
tout cas, ne s'est pas un instant posé la question d'un tsunami. «Je
travaille ici depuis vingt-trois ans, je n'ai jamais rien vu de tel dans
l'océan Indien, alors pourquoi cette fois-ci ?» A cette heure pourtant,
selon la presse thaïlandaise, le deuxième bulletin, évoquant la menace de tsunami,
est entre les mains de la météo. Et, malgré tout, celle-ci ne bougera pas, par
peur de déclencher une panique inutile en plein boom touristique. Six ans
auparavant, une fausse alerte avait provoqué la bronca des autorités côtières,
et le patron de la météo avait été viré. Il n'y aura pas d'alerte au tsunami en
Thaïlande.
1 heure et 31 minutes après...
En Indonésie, Djakarta a bien reçu le deuxième message du
PTWC, mais, quand il a été émis, Sumatra était déjà dévastée. Hawaï tente sans
succès d'obtenir la météo australienne par téléphone. En revanche, les
responsables de la gestion des urgences sont joints, et confirment être au
courant. Mais l'évaluation des géophysiciens australiens est erronée : ils ont,
dans un premier temps, «vu» le séisme sur l'île de Sumatra, et non sous la mer,
et ont écarté toute possibilité de tsunami. Au même moment, le sud de l'Etat
indien du Tamil Nadu est balayé par la vague de l'ouest.
1 heure et 45 minutes après...
La vague de l'est déferle sur les côtes thaïlandaises,
pourtant très proches du lieu du séisme : sur le parcours, la faible profondeur
se traduit par une moindre vitesse de déplacement du tsunami. A Colombo, les
deux météorologues en sont toujours à se demander s'il faut alerter la radio
quand un coup de fil leur annonce qu'à l'est de l'île, la ville de Trincomalee
est noyée sous les eaux. Et ce n'est pas fini.
2 heures et 11 minutes après...
Un mur d'eau s'abat sur la ville indienne de Madras.
Quatorze minutes plus tard, le département météo indien prévient par fax le
gouvernement fédéral. Le document n'arrivera jamais, car il a été adressé à la
résidence de l'ancien ministre des Sciences et de la Technologie...
2 heures et 31 minutes après...
Les premières dépêches sur l'Internet annoncent que des
personnes sont mortes au Sri Lanka. A Hawaï, les responsables du PTWC, informés
de l'existence du tsunami dans l'océan Indien, contactent le commandement
militaire du Pacifique.
2 heures et 46 minutes après...
Un chef militaire sri-lankais appelle Hawaï. Il s'enquiert
du risque d'autres vagues destructrices. Quinze minutes plus tard,
l'ambassadeur américain à Colombo demande au PTWC d'avertir directement le
cabinet du Premier ministre sri lankais en cas de grosse réplique. En Inde, au
même moment, la météo adresse un fax au centre de gestion des catastrophes du
ministère de l'Intérieur. C'est donc la première véritable alerte donnée en
Inde. Les membres du gouvernement fédéral ne sont informés que quatre heures après
le séisme. Le protocole n'oblige les scientifiques à prévenir New Delhi qu'en
cas de séisme sur le territoire national, ou à proximité immédiate. Depuis le
drame du 26 décembre, toute la procédure a été revue : l'alerte doit être
lancée pour tout séisme en mer supérieur à la magnitude 7.
3 heures et 1 minute après...
Les Maldives sont dévastées par le tsunami. La capitale,
Malé, est inondée, de même que 1 192 îlots.
3 heures et 46 minutes après...
Voilà deux heures que le déluge s'est abattu sur les zones
touristiques thaïlandaises. La météo de Bangkok émet un bulletin à destination
des pêcheurs, pour leur signaler l'existence de vagues pouvant atteindre cinq
mètres et d'une marée anormalement haute...
4 heures et 26 minutes après...
Les premières données sur le niveau de la mer à l'ouest de
l'Australie annoncent que la vague qui est passée près des îles Cocos mesurait
50 centimètres en eau profonde. A l'autre bout du monde, les géophysiciens de
l'université de Harvard (Etats-Unis) requalifient une nouvelle fois la
magnitude du séisme : 8,9. Cinq minutes plus tôt, l'Indonésie a subi une
nouvelle réplique du séisme, de magnitude 5,6.
4 heures et 46 minutes après...
Hawaï prévient la météorologie australienne de la
possibilité d'un tsunami destructeur sur la côte ouest du pays. Il rappelle
quinze minutes plus tard le commandement militaire de Hawaï pour annoncer la
nouvelle magnitude et le risque d'autres tsunamis à l'ouest de l'océan Indien.
6 heures et 1 minute après...
Alors que l'alerte a été donnée trois quarts d'heures plus
tôt, une vague d'un mètre touche l'Ouest australien. Quelques bateaux au
mouillage se décrochent. Deux personnes sont récupérées en bonne santé par les
secours en mer.
7 heures et 16 minutes après...
Voilà plus de sept heures que les vagues dévorent l'océan
Indien. Aux Etats-Unis, le gouvernement se mobilise. Ses scientifiques ont
réévalué la magnitude à 9. C'est dix fois plus violent que la première
estimation. Une conférence téléphonique rassemble le centre d'Hawaï, le
département d'Etat, et les ambassades US de Madagascar et Maurice. Celles-ci
auraient été chargées de relayer l'information vers le Kenya et la Somalie. Ce
qui n'a pas été fait, selon l'ambassade américaine de Nairobi. «Le Kenya et
la Somalie ont eu leurs propres moyens d'alerte», explique un porte-parole.
Au Kenya, des hôteliers installés en bord de mer constatent que la mer monte et
descend très rapidement. L'un d'entre eux raconte qu'après avoir vu les images
sur CNN en provenance de Thaïlande, il a appelé les Seychelles, où on lui a
confirmé que des vagues géantes ont fait des dégâts.
9 heures et 1 minute après...
La chaîne privée kényane KTN annonce que des grosses
vagues sont attendues sous deux heures. Dans le même temps, les autorités
portuaires de Mombasa, qui ont constaté des mouvements anormaux des marées,
appellent les hôtels du bord de mer pour les prévenir du danger. Une heure plus
tard, l'ordre est donné d'évacuer les plages kényanes. L'alerte est d'autant
plus efficace que le président Kibaki et de nombreux officiels passaient ce
dimanche au bord de la mer.
12 heures et 1 minute après...
Les vagues atteignent la côte kényane. Grâce à l'alerte,
il n'y a qu'un mort. Au même moment, le rivage somalien est balayé, à une
période de l'année où de nombreuses communautés se sont installées sur la côte
pour la saison de pêche. Faute d'alerte douze heures après le séisme, trois
cents personnes sont tuées. Près de Dar es-Salaam, en Tanzanie, un peu plus
tôt, dix adolescents ont été emportés dans leur baignade. Pas de victime en
revanche à Zanzibar, où l'alerte radio et télé avait invité la population à se
tenir loin des plages.
32 heures après...
Le tsunami a produit des vagues qui ont parcouru tous les
océans de la planète. L'onde est observée en Alaska, au Chili, au Mexique, en
Floride, et même non loin de New York, à Atlantic City. Les océans retrouvent
leur équilibre.
Collège des Caillols
fonds paru ce 14 janvier 2005 dans notre rubrique Grand Angle
texte intitulé "Le degrézéro de l'alerte" de Denis Delbecq, Solenn
Honorine, Pierre Prakash et Alexis Masciarelli
Nous vous donnons notre autorisation et ce à titre grâcieux avec
l'assurance d'une utilisation à fins pédagogiques
et non commerciales).
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Bien cordialement
I G
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